vendredi 6 janvier 2017

PAWN HEARTS (1971)




Intro

Dans la catégorie ‘’groupes cultes chez les fans du rock progressif, mais aujourd’hui inconnus du grand public’’, je vous présente Van Der Graaf Generator. Si il y a en effet un ensemble de musicien qui a marqué de son empreinte artistique la naissance du rock progressif, aussi fortement que Genesis, Yes, Pink Floyd, King Crimson et Emerson, Lake & Palmer, mais n’en a jamais égalé la notoriété ni le succès commercial, c’est bien Van Der Graaf Generator. 

Empruntant son nom au générateur de courant électrostatique inventé par le physicien Robert J. Van Der Graaf, la formation issue de Manchester ne manquait pourtant pas d’atout pour y parvenir : un style propre né d’un esprit anti-conformiste, un talent flagrant à ouvrir de nouvelles pistes, une carrière démarrant sous de bons auspices grâce à des albums appréciés de la critique (The Least We Can Do et H to He Who Am the Only One, tous deux publiés en 1970) et, plus rare encore, ce que les fans et les observateurs spécialisés considèrent à plusieurs titres comme l’une des œuvres majeures du rock progressif : Pawn Hearts. 

En fait, absconse et cérébrale, la musique du groupe avait, et a toujours tout pour plaire au milieu underground, non exempt, chez certain, de snobisme intellectuel ; mais rançon de la reconnaissance élitiste, elle avait aussi tout pour dissuader le grand public de s’immerger dans une œuvre parfois aussi facile d’accès que les chambres fortes de Fort Knox. On notera en aparté que la différence défavorable de notoriété par rapport à Emerson, Lake & Palmer, par exemple, l’a toutefois protégé des attaques cinglantes des détracteurs du rock progressif, jugeant ce style trop prétentieux et démonstratif pour être sincère. La raison est aussi d’ordre musicale. Grandiose, la musique de VDGG l’est également, mais elle n’est pas autant démonstrative pour mériter de telles critiques.

En revanche, elle recèle des qualités rares pour lui conférer une forte identité, qu’il s’agisse de mélodies qui la parcourent et des climats particuliers qu’elle pose. Le principal instigateur est Peter Hammill, chanteur-compositeur aussi inspiré manifestement tourmenté par ses thèmes de prédilection (solitude, dévastation, questionnement de la dichotomie de l’âme humaines et autres réjouissances). À en juger aussi à ses trames musicales alternant, comme chez nul autres groupe de l’histoire du rock progressif ; déchaînements de violence quasi-psychotique, délires de transe et moments de grande sérénité (ces derniers ayant toujours inquiétude ou tension sourdes pour toile de fond). Créateur parmi les plus féconds du genre (et même au-delà), Hammill s’impose aussi par son exceptionnel charisme derrière un micro, souvent empreint de théâtralité, entre lyrisme et démence, et qui tracera une voie suivi par des chanteurs œuvrant dans des styles pour le moins variés, de Freddie Mercury à Johnny Rotten. Peter Hammill était de fait le seul ténor rock du début des années soixante-dix à trouver grâce auprès du chanteur des Sex Pistols et on peut considérer Pawn Hearts comme une œuvre d’art décadent et l’album le plus authentiquement punk du rock progressif (selon la définition et la genèse de l’esprit du punk). Le leader de Van Der Graaf Generator est entouré des instrumentistes talentueux que sont Hugh Banton aux orgues, pianos et Mellotron (ainsi qu’à la basse), David Jackson aux saxophones (alto, ténor et soprano), ainsi qu’à la flûte et de Guy Evans à la batterie. Cette maîtrise individuelle est indispensable pour assurer la cohérence d’une musique chaotique et cyclothymique, d’autant plus qu’elle se déroule sur des durées bien supérieures au standard de l’époque, y comprit du progressif. 

Pawn Hearts est ainsi le premier album à ne contenir que 3 morceaux, les deux premiers atteignant respectivement plus de 11 minutes et plus de 10 minutes, le troisième dépassant les 23 minutes pour occuper toute la face B du 33 tour original (Yes adoptera quelques mois lus tard la même segmentation tripartie, mais dégressive, sur Close To The Edge).





La couverture 

La couverture a été conçue par l'artiste Paul Whitehead de la compagnie de disque Charisma. Il a matérialisé une phrase que Peter Hammill, grand poète de l’esprit, lui avait cité lors d’une discussion philosophique : ‘’Peu importe si vous êtes un roi, un pauvre ou autre, vous êtes un pion’’. La symbolisation a conduit à une conception contenant la terre et un rideau. La photo intérieure illustre le groupe se moquant du mouvement Nazi, à la manière du légendaire groupe humoristique Monty Python.


Les Chansons

1. Lemmings (11:39) 

Paroles : Le contenu lyrique est aussi profond que la musique. Lemmings traite des échecs et de la corruption des dirigeants, et de la folie du reste de la population de les suivre aveuglément, à la manière d'un lemming, jusqu'à notre destruction. Écrite au cours des jours sombres de la guerre du Vietnam et de la guerre froide (qui a fait de l'apocalypse nucléaire une possibilité trop réelle), les paroles prônent l'interrogation face à l'autorité et le choix de suivre son propre chemin. Bien que l'imagerie est parfois troublante (la machinerie graisseuse qui glisse sur les rails, les jeunes esprits et les corps sur des pointes d'acier empalées …), la chanson devient finalement un message d'espoir ; l'action individuelle peut encore surmonter et ainsi assurer un meilleur avenir pour nos enfants. Un sentiment et un cri de ralliement qui sonne aussi immédiat et pertinent aujourd'hui que jamais. 

Mélodie : S’ouvrant sur une douce mélodie inaugurale, Lemmings monte vite en puissance pour virer au baroque et suivre un cours s’apparentant davantage à une image de rapides succèdent aux berges calmes. Les sons forcés par les guitares, les claviers et le sax sont parfois dérangeants et étonnants, et vous obtenez le plein effet lorsque vous portez un casque d’écoute de qualité. Parfois, ils sont tous à l'unisson et à d'autres moments dans une mêlée. La voix de Peter Hammill est tout à fait adéquate par rapport aux émotions véhiculée dans la chanson, parfois optimistes, très souvent pessimistes.



2. Man-Erg (10:21)

Paroles : Man-Erg est l'une des meilleures chanson de Van Der Graaf Generator, avec des paroles poétiques, sensibles et perspicaces émises par Hammill. Le thème est peut-être le plus perpétuel de tout l’histoire de l’art: celui de la dichotomie (ou dualité) de la nature humaine, et la fragilité de l'identité. Hammill chante que le ‘’tueur’’ vit à l'intérieur de lui, en opposition avec les ‘’anges’’ et hurle alors dans l'angoisse: ‘’Comment puis-je être libre ? Comment puis-je sortir de ma tourmente? Suis-je vraiment moi ? Suis-je quelqu'un d'autre?’’. C'est une chanson qui pourrait facilement se prêter à l'analyse dans la littérature universitaire ou les cours de philosophie, comme un portrait très efficace de la capacité humaine universelle à faire le bien ou le mal.

Mélodie : La mélodie débute par un doux piano qui accompagne la voix torturée et angoissée de Hammill durant les deux premiers versets. Un silence, puis soudainement la musique s’enflamme de façon frénétique, confuse et colérique, par un rythme tout à fait atypique de 11/8 du saxophone et de l’orgue. Il s’agit de la symbolisation du questionnement angoissant et quasi schizophrénique du protagoniste. La guitare fait occasionnellement apparition, mais est aspiré dans la mêlée chaotique à chaque instant. Le calme revient alors, plus de chants suivent avec une belle instrumentation. Puis, contrairement à la plupart des conventions musicales, Man-Erg se termine par une reprise de la section médiane, frénétique et chaotique … créant un effet bizarre, mais très cool !



3. A Plague of Lighthouse Keepers (23:04)

La piste de clôture est un chef-d'œuvre reconnu, que beaucoup de fans citent comme le couronnement du groupe. Exécutant une durée de vingt-trois minutes, A Plague of Lighthouse Keepers précède Supper's Ready de Genesis d’un an, et est donc parmi les premières chansons occupant à elle seule un côté complet d’un disque du rock progressif. La musique et les paroles sont tour à tour sombres et pessimistes, puissantes et infectieuses, cathartiques et éveillant, éminemment mémorables, et représente parfaitement l'essence distillée des début rock progressif. Hammill se projète dans la peau d’un solitaire gardien de phare, qui regarde les eaux sombres et nocturnes de sa forteresse en mer, plein de regret pour l'échec des relations passées et désirant de la compagnie humaine. Il se penche sur la nature de la liberté de choix, se demande quel est son rôle dans la tragédie maritime à laquelle il est témoin en première loge, avant que la mort lui apporte finalement la paix tant. Il s’agit, à mon avis, du plus grand récit littéraire de toute la carrière du grand Peter Hammill. Très peu d’auteur ont l’habilité et la capacité d’ouverture et d’auto exposition, traits qui lui ont permis de créer ce chef-d’œuvre définitif. A Plague Of Lighthouse Keepers est découpée en dix parties continues, qui sert de repère, aujourd’hui encore, pour évoquer l’opus. Prime à la taille, l’ensemble est en réalité d’un niveau constant et il présente une remarquable unicité artistique.

Mélodies et paroles : 


a) Eyewitness 


La final grandiose de Man-Erg est rompu par la mélodie soyeuse qui ouvre la première partie de la dernière chanson, Eyewitness. La voix troublante de Hammill illustre brillamment la lourdeur du propos ; la solitude du protagoniste et le torturant remord pour quelque chose d'horrible qui est arrivé et qu'il aurait pu prévenir, 


b) Pictures / Lighthouse 


Photos / Lighthouse est une section instrumentale qui représente cette tragédie, avec un saxophone profond qui fait écho au son d'une corne de brume d’un navire qui s'écrase dans les rochers. Apparemment, le gardien de phare a oublié d'allumer la lumière, et maintenant tout le monde à bord est mort. 


c) Eyewitness 


L'orgue se reconstitue lentement en une reprise de Eyewitness, dans lequel le narrateur transmet sa position fragile alors qu'il est stupéfait par ce qui s'est passé.


d) S.H.M. 


Puis la musique se lance dans le premier des trois climax, S.H.M. Cette section est plus jazzy, mais loin des climax plus frénétiques plus tard. Les paroles semblent illustrer les horribles conséquences de la tragédie, qui hantent le narrateur dans ses rêves. La guitare s’efface ensuite doucement pour faire place au segment suivant. 


e) Presence of the Night 


Une section beaucoup plus calme et étrange. Le narrateur est maintenant seul à regarder sa culpabilité et son remords, effacé du reste du monde et consumé par la peur.


f) Kosmos Tours 


La musique s'arrête soudainement alors que le narrateur se demande si le reste de l’humanité allait pleurer sa mort, «Allez-vous pleurer si je suis mort?". C’est le début du troublant Kosmos Tours. Après plus de questions et de confusion, la musique commence dans le deuxième climax. La musique tourne entièrement, et tout le sens du mètre semble être perdu momentanément. Après plus d'interrogation et de confusion, la mélodie frappe le second point culminant. Elle tourne entièrement, et tout sens rythmique et structure semble être brillamment contorsionné momentanément. Peter Hammill semble chanter plus vite que son hombre. À vrai dire, son chant illustre le tourment frénétique et angoissant du personnage. Il est tellement investi personnellement dans le rôle et la crise existentielle du protagoniste … Il est tout à fait bouleversant. Il s’agit de ma section préféré de cette chanson mythique. La performance de Hammill me chavire et me pousse aux larmes à chaque instant.


g) (Custard's) Last Stand


Bientôt, l’humeur s’estompe vers Custard’s Last Stand, qui est une sorte de faux résultat. La section est très douce, presque comme si la chanson a pris fin et que l’enfer que vie le protagoniste s’est achevé. Mais les paroles indiquent encore la recherche du narrateur pour la raison et le pardon. Alors que l’orgue se construit lentement à la fin, l’auditeur se sent, à ce moment, très incertain sur la direction, et soudain BANG! The Clot Thickens vous frappe et le troisième point culminant s'ouvre.


h) The Clot Thickens


Cette section est folle, ainsi qu’étrange, et la plupart de la rythmique est en 10/8. Ici, les paroles commencent à s'éloigner du thème de cette chanson pour représenter la thématiques des deux pièces précédentes de l'album, une sorte de synthèse habile. Puis la musique est coupée instantanément par un accord de piano pour faire place aux deux dernières section, apaisantes et optimistes. 


i) Land's End


Les paroles de Land's End attachent toutes les extrémités libres de l'album, et complètent son concept d'auto questionnement.


j) We Go Now 


Enfin, la chanson se termine avec l'instrumentale We Go Now. Robert Fripp joue de la guitare ici, alors que la musique s'efface au gré des étincelles et des fusées. 

A Plague of Lighthouse Keepers fait parti de mon top dix des plus grandes pièces de toutes l’histoire du rock progressif. Nul ne peut se considéré un amateur de ce genre musical s’il ignore ce chef-d'œuvre et son créateur emblématique.



4 commentaires:

  1. Très bonne analyse. Merci ! Album grandiose. Magistral.

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  2. Très belle description de c'est que cette œuvre est!

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  3. Belle analyse du contenu des paroles...musicalement VDGG est une fusion du jazz,classique et punk rock. Hugh Banton est époustouflant aux claviers et bass pedal...son jeu croisé et en boucle est très moderne tout en gardant le son de la B3 et du Leslie.

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  4. Tout amateur de rock doit s’intéresser un jour au l’autre au rock progressif, et Van Der Graaf Generator fait parti des groupes à connaitre.
    Belle analyse !

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