Intro
Voyage en ailleurs... Et en occurrence au cœur du progressif, première période. La plus riche en émotions et en innovations, disent les fans de la première heure. Considérons avant tout que plutôt de lancer de stériles débats, divisant plus qu’ils ne rassemblent, il vaut mieux prendre ce qu’il y a de meilleur à aimer dans chacune des deux grandes époques du rock progressif, 1969 à 1979 et post 80. Il n’en demeure pas moins que les premières années du genre se sont déroulées dans un véritable bouillon de cultures, alors que ce sont brassées et mêlées en toute liberté créatrice des influences variées, jugées incompatibles par le politiquement correct de l’époque. À commencer par le jazz et le rock. Mais le chaudron du prog avait de véritable pouvoirs magiques et les druides qui présidaient aux rituels plaçaient l’esprit et les oreilles des mortels sous leurs charmes enchanteurs. Comment expliquer autrement l’effet produit dés la première écoute du fantastique In The Land Of Grey And Pink. Un véritable périple dans un monde fantastique, un peu semblable à l’univers de J.R. Tolkien (auteurs des chefs-d’œuvre littéraires que sont Lord Of The Rings et The Hobbit, entres autres). Comment expliquer aussi que, juste après cette parution, il est devenu, logiquement, l’un des albums référentiels du rock progressif, au même titre que Meddle de Pink Floyd, Nursery Cryme de Genesis, Tarkus d’Emerson, Lake & Palmer, Pawn Hearts de Van Der Graaf Generator ou Aqualung de Jethro Tull, tous sortis la même prolifique année ?
Malgré ce 3e album sublime, Caravan n’aura pourtant pas eu les honneurs de ses glorieux contemporains auprès de la presse spécialisée et du grand public ou de la postérité. Moins célèbre même que Camel qu’il aura pourtant inspiré, Caravan est connu et reconnu en son temps, et plus encore aujourd’hui, des seuls initiés du rock progressif, qui le considèrent comme l’une des comme l’une des plus brillantes formations du genre. Une juste compensation mais une compensation quand même, ce qui pose le dilemme philosophique : vaut-il mieux être simplement connu du plus grand nombre ou vraiment considéré d’un cercle de connaisseurs ? En toute objectivité, ce décalage de notoriété entre Caravan et ses alter ego réside dans la différence manifeste de leurs discographies, non en termes quantitatifs, mais de constance au plus haut niveau. À l’instar des groupes plus connu du grand public, Caravan n’a qu’un seul, ou peut-être deux, albums considéré comme des grands classiques. C’est donc sur ce seul ‘‘Pays du rose et gris’’ que repose la haute estime des experts du rock progressif, ce qui donne une idée de sa grande valeur, ceci dit. De fait, c’est un monument qui s’apprécie dès sa première écoute et qui laisse inlassablement découvrir tous ses charmes à chaque fois.
Issu, comme Soft Machine, de la fameuse école de Canterbury, Caravan imprègne lui aussi sa musique de jazz, mais d’une manière moins directe, le posant en toile de fond sur laquelle il applique ses aspirations rock et pop. L’autre différence se situe dans la durée des morceaux, Caravan n’optant pas pour la démarche de petits collages dadaïstes (Mouvement artistique, créé en 1916, protestant par la dérision et l'irrationalité contre l'absurdité universelle.) de Soft Machine pour développer au contraire des trames plus ou moins longues (en l’occurrence de 3 minutes pour Love To Love You, à 23 minutes pour Nine Feet Underground, dont il est question plus loin.) La formation des cousins Sinclair (David l’organiste et Richard le bassiste / chanteur à la voix dorée), Pye Hastings (guitares et chants) et Richard Coughlan (batterie), se distingue enfin de Soft Machine par l’influence folk toujours présente dans son rock progressif. In The Land Of Grey And Pink est un chef d’œuvre comptant parmi les vingts œuvres maîtresses du rock progressif.
Les Chansons
1. Golf Girl (5:05)
L’influence folk du groupe se voit dès l’inaugurale Golf Girl, qui s’ouvre sur un air de trombone et se poursuit comme une balade ludique et bucolique déjà pleine de charmes.
La chanson apporte un groove de basse mémorable, de petits intermèdes soignés et une partie de flûte absolument magnifique de Jimmy Hastings. Le mellotron et le bourdonnement d’orgue (dans un style très unique se rapprochant à un débit de code Morse) de David Sinclair exerce un fond sonore parfait pour accompagner ces deux dernier. Golf Girl est extrêmement britannique, les paroles sont la principale raison de cette constatation. Ce n'est pas seulement la mention du thé qui rend cette chanson si quint essentiellement anglaise, mais le style d'écriture des paroles elles-mêmes est différent de ceux que vous trouverez ailleurs. C'est une chanson très amusante, avec un son légèrement commercial. Les paroles surréalistes sont très attrayantes. Vous ne pouvez pas vous empêcher de sourire et de chanter à l’écoute de cette piste. Certes, il ne pouvait pas y avoir une ouverture plus accrocheuse pour cet album.
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2. Winter Wine (7:46)
Winter Wine enchaîne pour raconter, durant près de 8 minutes, les aventures de courageux chevaliers combattant de dangereux dragons, avec des images fantastiques. Les paroles attirent vraiment l'attention et peuvent être légèrement sexuelles quelquefois, un autre trait typique du genre issu de la scène de Canterbury : ‘‘A dull red light illuminates the breasts of four young girls, dancing, prancing, provoking!’’. Même s’il s’agit que d’un simple petit détail, je trouve l'effet sonore des cloches pour coïncider avec la ligne "Bells chime three times" un excellent clin d’œil. Les chants rêveurs et nostalgiques de Richard Sinclair sont autant un point culminant que les mélodies sophistiquées et mémorables. D'une jolie intro acoustique et vocale de Richard Sinclair, à travers des pièces plus dramatiques et plus résistantes, des parties d'orgue et des sonorités romantiques, l'émotion est à l’honneur du début à la fin. Il y a quelques crochets et passages typiquement prog et un solo instrumental tout à fait sublime. Un fort ‘‘jam’’ basée autour de l'orgue de David Sinclair, soutenue par des harmonies touchantes, pour finalement faire place à une fin de rêve, en gardant une prise ferme sur les émotions. Un vrai triomphe.
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3. Love To Love You (and Tonight Pigs Will Fly) (3:06)
Love To Love You (And Tonight Pigs Will Fly) est l'une des chansons les plus trompeuses et intelligentes de Caravan. Si vous écoutez de façon décontractée, la longueur et le ton de la chanson et du chœur vous feront croire que ce n'est rien d'autre qu'une simple chanson pop sur l'amour. Cependant, cela ne pourrait pas être plus loin de la vérité. Tout d'abord, vous n'aurez probablement pas remarqué que la chanson est entièrement en 7/8, un trait progressif si jamais il y en avait un. C'est en grande partie en raison de l'excellence constante de la batterie de Richard Coughlan et d’un autre très beau passage de la flûte de Jimmy Hastings. Deuxièmement, écoutez plus attentivement les paroles du verset, et vous vous rendrez compte qu'ils sont en fait assez tordus et sombres : ‘‘But you just smiled and gently shook your head and put a hole through me so I was dead’’. Écoutez le reste des paroles, et vous vous rendrez compte qu'il n'y a rien de simple sur cette chanson, en apparence, douce et innocente.
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4. In The Land Of Grey And Pink (4:51)
La chanson titre est fort probablement la plus Tolkien-esque de tout le répertoire du rock progressif. Dés que Richard Sinclair débute l'interprétation, de sa voix douce, ténébreuse et rêveuse, ont se sent aussitôt plongé dans un univers semblable au monde fantastique imaginé par l'auteur. Des lieux tel la comtée : "So we'll sail away for just one day to the land where the punk weed grows. You won't need any money, just fingers and your toes, and when it's dark our boat will park on a land of warm and green. Pick our fill of punk weed and smoke it till we bleed, that's all we'll need", là où vivent des créatures comme les Hobbits, par exemple : "In the land of grey and pink where only boy-scouts stop to think. They'll be coming back again, those nasty grumbly grimblies, and they're climbing down your chimney, yes they're trying to get in. Come to take your money, isn't it a sin, they're so thin ...". Il faut souligner le jeu de guitariste de Pye Hastings, notamment sa façon de claquer ses accords en acoustique. Ceci marque surtout la chanson, se déroulant avec une renversante fluidité dans un esprit de simplicité confinant à la perfection. Tout y est merveilleux, à commencer par la ligne de chant de Richard Sinclair, à la fois si évidente et extra-terrestre (cette sensation qui vous remue les tripes, avant de sonder les profondeurs insoupçonnées de votre cerveau, à chaque réécoute du premier couplet). Richard Coughlan offre une autre performance de batterie particulièrement soignée. Les deux solos successivement exécutés au piano (en épuré) puis à l’orgue (plus triomphant) entretiennent une magie stupéfiante qui opère toujours pour recréer un climat unique, évoquant souvenirs les plus beaux et les mêlant à nos espérances de notre enfance révolue, pour les confondre dans un sentiment à la fois cruel et optimiste.
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5. Nine Feet Underground (22:40)
On peut lire régulièrement dans les ouvrages et sur les sites spécialisés que ce disque résume les talents protéiformes (qui change de forme très fréquemment) de Caravan en se scindant en une première partie (ou face sur le vinyle) composée de titres ramassés et légers, et d’une seconde remplie d’une longue suite. De fait, cette œuvre majeure compte un diamant avec Nine Feet Underground. Contrairement à la croyance populaire que le titre de la chanson soit basé sur le sujet de la mortalité, le groupe a nommé la chanson de cette façon parce qu'elle a été composée dans un sous-sol, le style d'humour typique provenant d'un groupe de la scène de Canterbury. Répondant à la sobriété de la chanson précédente, cette épopée composée par David Sinclair multiplie les thèmes mélodiques à tiroirs pendant près de 23 minutes de bonheur difficile à décrire. Caravan y est en état de grâce, qu’il s’agisse de la prestation technique des musiciens (qui gardent cependant toujours l’élégance de ne pas trop en jeter) ou de l’émotion que la pièce dégage. La suite se débute par un riff de guitare infectieux, puis se déplace dans une myriade de directions musicales par une signature de temps inter changeante. Les interventions de premier ordre du saxophone et de la flûte ne font pas oublier l’orgue feutré et omniprésent. Autant de mélodies pénétrantes qui impriment des paysages variés dans l’esprit envoûté de l’auditeur, paysages de nuits étranges avec les extraordinairement paisibles accord de piano du segment de 10:47 à 11:55, suivis d’un orgue virevoltant d’abord, pesant et inquiétant ensuite. Intervient alors la voix douce et rassurante de Richard Sinclair, pour une délicate ballade avant que les instruments ne reprennent la parole avec une énergie et des boucles mélodiques. C’est même sur un autre gros riff que s’achève le voyage au pays du gris et du rose, laissant pour morale le fait que deux couleurs jugées fades peuvent suffire à créer un monde plus merveilleux que la réalité; et laissant pour seule envie d’y retourner sans attendre.
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